L’Évangile selon Matthieu s’ouvre par une expression chargée de mémoire biblique :

1Βίβλος γενέσεως Ἰησοῦ χριστοῦ υἱοῦ Δαυὶδ υἱοῦ Ἀβραάμ.
Matthieu 1, 1 · NT

Βίβλος γενέσεως, « livre de la genèse » ou « livre de l’origine ». La Septante emploie déjà ces mots en Genèse 2,4 et 5,1. La généalogie de Jésus ne sert donc pas seulement à établir une ascendance. Elle inscrit son histoire dans celle d’Abraham, de David et du peuple d’Israël, tout en laissant entrevoir un commencement nouveau.

L’Évangile « selon Matthieu »

Le titre grec, Εὐαγγέλιον κατὰ Ματθαῖον, signifie « Évangile selon Matthieu ». La préposition κατά rappelle que l’Église a reçu un unique Évangile sous quatre formes canoniques. Matthieu occupe la première place dans l’ordre du Nouveau Testament, ce qui témoigne de son autorité dans l’Église ancienne, mais ne permet pas de conclure qu’il fut rédigé le premier.

Le récit ne nomme pas son rédacteur. La tradition ancienne l’attribue à Matthieu, le publicain devenu l’un des Douze. Papias, au début du IIe siècle, affirme que Matthieu aurait rassemblé les « paroles », τὰ λόγια, dans la « langue hébraïque ». Son témoignage, conservé par Eusèbe de Césarée, reste difficile à mettre directement en rapport avec le livre que nous connaissons. Celui-ci se présente comme une composition grecque véritable, et non comme la traduction littérale d’un original hébreu ou araméen.

Il faut donc distinguer l’attribution reçue par la tradition, le témoignage de Papias et la question historique de la rédaction finale. Ces données ne s’excluent pas, mais elles ne se recouvrent pas exactement non plus.

Date et composition

La majorité des chercheurs situe la rédaction dans les dernières décennies du Ier siècle, souvent autour des années 80 ou 90. Certains passages paraissent refléter un monde déjà marqué par la destruction de Jérusalem en l’an 70. Antioche de Syrie est régulièrement proposée comme lieu de composition, sans que cette localisation puisse être tenue pour certaine. Une datation plus ancienne conserve également des défenseurs.

L’auteur connaît intimement les Écritures d’Israël, les débats autour de la Loi et les formes juives d’interprétation. Il écrit vraisemblablement pour des disciples du Christ issus d’un milieu encore très proche du judaïsme, mais déjà ouvert aux croyants venus des nations. Les reconstructions plus précises d’une « communauté matthéenne » restent hypothétiques. Le texte permet de reconnaître un contexte général, pas de reconstituer toute la vie d’une Église locale. La présentation de la Yale Divinity School donne un bon aperçu de ces questions.

Matthieu partage une large part de sa trame narrative avec Marc. L’explication la plus courante considère que le rédacteur a utilisé l’Évangile selon Marc, qu’il abrège ou remanie selon les passages. Matthieu et Luc possèdent aussi de nombreuses paroles communes qui ne figurent pas chez Marc. Certains chercheurs les rapportent à une source perdue appelée « Q » ; d’autres préfèrent supposer une relation directe entre les évangiles. Cette source demeure un modèle explicatif, non un document retrouvé.

L’évangéliste n’est pas un simple compilateur. Le choix des épisodes, leur ordre et les modifications apportées aux traditions reçues manifestent un projet littéraire cohérent.

L’architecture du livre

Le récit alterne de longues séquences narratives avec de grands ensembles d’enseignement. On distingue habituellement cinq discours : le discours sur la montagne aux chapitres 5 à 7, l’envoi missionnaire au chapitre 10, les paraboles au chapitre 13, l’enseignement sur la vie fraternelle au chapitre 18, puis les discours prononcés à Jérusalem aux chapitres 23 à 25.

Chacun s’achève par une formule semblable à καὶ ἐγένετο ὅτε ἐτέλεσεν ὁ Ἰησοῦς, « et il arriva, lorsque Jésus eut achevé… ». On a parfois rapproché ces cinq ensembles des cinq livres de la Torah. Le rapprochement est possible, mais le texte ne l’explicite pas.

Deux paroles encadrent l’ensemble. Au commencement, Jésus reçoit le nom d’Emmanuel, μεθ’ ἡμῶν ὁ θεός, « Dieu avec nous » ; à la fin, le Ressuscité promet à ses disciples : ἐγὼ μεθ’ ὑμῶν εἰμι, « moi, je suis avec vous ». Entre ces deux affirmations, Matthieu raconte comment la présence de Dieu se manifeste dans l’enseignement de Jésus, ses guérisons, sa Passion et sa victoire sur la mort.

Une langue grecque nourrie des Écritures

Le grec de Matthieu appartient à la koinè. Sa syntaxe est généralement plus régulière que celle de Marc dans les passages parallèles, mais son style demeure fortement biblique. On y rencontre des tournures sémitiques, des parallélismes et de nombreuses expressions héritées de la Septante.

Les citations de l’Ancien Testament ne proviennent pourtant pas toutes d’une même forme textuelle. Certaines suivent de près la Septante ; d’autres semblent plus proches de l’hébreu ou combinent plusieurs passages. Matthieu ne se contente pas d’accumuler des prédictions réalisées. Il relit l’histoire de Jésus à l’intérieur de l’histoire biblique.

Le verbe πληρόω, « accomplir » ou « porter à sa plénitude », joue ici un rôle décisif. Lorsque Jésus affirme qu’il n’est pas venu abolir la Loi et les Prophètes, mais les accomplir, il ne décrit pas seulement la réalisation de quelques annonces isolées. Il présente sa mission comme l’aboutissement d’une histoire commencée bien avant lui.

D’autres mots prennent chez Matthieu une densité particulière. La βασιλεία τῶν οὐρανῶν, le « Royaume des cieux », ne désigne pas simplement le ciel après la mort. Elle dit le règne de Dieu qui s’approche. Δικαιοσύνη peut exprimer la justice ou la fidélité à la volonté divine. Νόμος désigne la Loi, souvent comprise comme Torah. Quant à ἐκκλησία, employé aux chapitres 16 et 18, il conserve le sens d’assemblée tout en recevant une portée proprement ecclésiale. Le contexte doit chaque fois guider la traduction.

Jésus et Israël

Matthieu présente Jésus comme fils d’Abraham et fils de David. Son parcours rappelle plusieurs épisodes fondateurs : l’Égypte, le passage à travers les eaux, l’épreuve au désert et l’enseignement donné sur la montagne. Jésus n’est pas placé en dehors de l’histoire d’Israël. C’est à l’intérieur de cette histoire que l’évangéliste confesse son identité.

Cette proximité rend les polémiques du livre d’autant plus vives. Matthieu critique durement certains scribes et pharisiens. Ces passages reflètent les conflits d’une époque où les groupes juifs se réorganisaient après la disparition du Temple et où les disciples de Jésus cherchaient encore leur place. La Commission biblique pontificale invite à comprendre une grande part de cette polémique comme un conflit entre groupes issus du même monde juif.

Cette précaution est indispensable pour lire Matthieu 23 et la parole de la foule en Matthieu 27,25. Ces textes ne peuvent servir à accuser le peuple juif collectivement. Nostra ætate enseigne que la Passion du Christ ne saurait être imputée à tous les Juifs de son époque, encore moins à ceux des générations suivantes. Le peuple juif ne doit pas davantage être présenté comme rejeté ou maudit par Dieu (Nostra ætate 4).

Lire Matthieu dans l’Église

Matthieu a exercé une influence considérable sur la catéchèse chrétienne. Les Béatitudes, le Notre Père et l’envoi final des disciples ont durablement façonné la prière de l’Église. L’Évangile accorde aussi une attention particulière à Pierre, au pouvoir de lier et de délier, à la correction fraternelle et au pardon.

Cette dimension ecclésiale aboutit à la scène finale. Le Ressuscité envoie les Onze vers toutes les nations, leur commande de baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, puis leur promet sa présence jusqu’à l’achèvement du siècle. L’Église naît ainsi d’une présence reçue et d’une mission confiée.

La lecture catholique ne demande pas de choisir entre la foi et l’étude historique. Dei Verbum affirme le caractère historique et l’origine apostolique des Évangiles tout en reconnaissant le travail réel de leurs auteurs. Ceux-ci ont choisi certains éléments de la tradition, en ont résumé d’autres et les ont expliqués en fonction de la situation de leurs Églises (Dei Verbum 18–19).

L’étude de la langue et de la composition permet donc de mieux entendre le témoignage reçu par l’Église. Matthieu raconte Jésus comme le Messie d’Israël, l’Emmanuel qui demeure avec les siens et ouvre la mission à toutes les nations.