Dans la Septante, traduction grecque ancienne des Écritures hébraïques, une expression revient souvent au début des psaumes : εἰς τὸ τέλος (eis to telos), littéralement « pour la fin ». Mais quand on se penche sur le texte hébreu, on voit לַמְנַצֵּחַ (lamnatseaḥ), généralement traduit par « au chef de chœur ». Mais comment expliquer ce passage et ses différentes interprétations ?
1. Le sens du terme hébreu לַמְנַצֵּחַ
Pour comprendre cette divergence, il faut revenir à la racine hébraïque נצח (n-ts-ḥ). Le dictionnaire de Brown, Driver et Briggs (BDB) lui reconnaît plusieurs nuances de sens, notamment la permanence, la prééminence et la direction. Le verbe peut exprimer la durée ou la persistance, comme en Jérémie 8,5, où il qualifie l'infidélité persistante d'Israël.
מַדּ֨וּעַ שׁוֹבְבָ֜ה הָעָ֥ם הַזֶּ֛ה יְרוּשָׁלַ֖͏ִם מְשֻׁבָ֣ה נִצַּ֑חַת הֶחֱזִ֙יקוּ֙ בַּתַּרְמִ֔ת מֵאֲנ֖וּ לָשֽׁוּב׃ « Pourquoi ce peuple – Jérusalem – est-il rebelle ? Avec une rébellion persistante ? Ils s'accrochent au mensonge, Ils refusent de revenir. » Jérémie 8, 5
Il peut aussi signifier « superviser » ou « diriger », notamment dans les contextes liés au Temple.
Et la seconde année de leur retour dans le temple du Seigneur à Jérusalem, le second mois, Zorobabel, fils de Salathiel ; Josué, fils de Josedec, ce qui restait de leurs frères les prêtres et les lévites, tous ceux qui étaient sortis de captivité, commencèrent les travaux, et ils chargèrent de la surveillance des ouvriers les lévites de vingt ans et au-dessus.
Or, lamnatseaḥ est précisément dans une forme grammaticale qui se rapporte à la supervision, ce qui explique pourquoi « au chef de chœur » demeure la traduction grammaticalement la plus probable.
2. La Septante : une traduction aux résonances eschatologiques ?
Pourquoi, alors, la Septante traduit-elle cette expression par « pour la fin » ? Plusieurs explications ont été proposées. Il est possible que les traducteurs grecs ne comprenaient plus exactement la signification de cette ancienne indication musicale. Ils auraient alors pu privilégier d'autres associations sémantiques de la racine נצח(N-TS-H), notamment celles liées à la permanence. Cependant, cette hypothèse ne suffit pas à expliquer avec certitude le passage de l'idée de durée à celle de fin ou d'accomplissement.
Une autre hypothèse est eschatologique. La traduction grecque des Écritures s'est développée dans un judaïsme marqué, dans certains de ses courants, par l'attente d'une intervention décisive de Dieu dans l'histoire, du jugement des nations et de l'accomplissement des promesses divines.
En ce temps-là s’élèvera Michel le grand prince, celui qui veille sur les fils de ton peuple. Et ce sera un temps de tribulation, de tribulation telle qu’il n’y en a jamais eu de semblable depuis qu’il y a des nations sur la terre jusqu’à ce jour . En ce temps-là sera sauvé tout homme de ton peuple qui sera inscrit dans le livre.
Dans ce contexte, l'expression eis to telos pouvait recevoir une signification orientée vers la fin des temps. Susan Gillingham relève également que le terme musical hébreu Gittith, présent dans Psaumes 8, 1, est traduit dans la Septante par « les pressoirs à vin ».
Pour la fin, au sujet des pressoirs, psaume de David.
Or, cette image pouvait évoquer le jugement divin, notamment à la lumière d'Ésaïe 63,1-6.
Pourquoi tes vêtements sont-ils rouges, comme s’ils sortaient du pressoir ?
Je suis plein de la grappe foulée, et nul homme des nations n’est venu avec moi ; je les ai foulés dans ma colère, je les ai broyés comme de la poudre, et j’ai fait couler leur sang sur la terre.
Ainsi, certains termes musicaux, dont le sens était peut-être devenu obscur pour les traducteurs de la Septante, ont pu faire l’objet de réinterprétations eschatologiques. Il convient toutefois de rester prudent : rien ne permet d’affirmer avec certitude que les traducteurs grecs avaient eux-mêmes l’intention de donner à ces expressions une portée eschatologique. Une telle interprétation a également pu émerger au cours de leur réception ultérieure, notamment dans les traditions exégétiques juives et chrétiennes.
Albert Pietersma propose ainsi une autre interprétation. Selon lui, l'expression grecque eis to telos ne renverrait pas nécessairement à la fin des temps, mais plutôt à l'idée d'achèvement ou d'accomplissement. Le traducteur grec aurait ainsi réinterprété l'hébreu lamnatseaḥ en l'associant au terme netsaḥ (נֵצַח). Cette lecture se retrouve dans la New English Translation of the Septuagint (NETS), qui traduit l'expression par « Regarding completion » (concernant l'achèvement), sans lui attribuer de portée eschatologique particulière.
3. Augustin : le Christ comme fin et accomplissement
C'est précisément dans cette tradition d'interprétation qu'intervient saint Augustin. Dans ses Enarrationes in Psalmos, il interprète régulièrement l'expression latine in finem, héritée du grec eis to telos, comme une référence au Christ. Dans son commentaire du Psaume 4, il s'appuie sur Romains 10,4
C’est qu’en effet la fin de la Loi c’est le Christ, pour la justification de tout homme qui croit.
Le texte grec emploie le mot τέλος (telos), qui peut désigner non seulement la fin, mais aussi le but ou l'accomplissement. Saint Augustin explique ainsi que le Christ est la fin non parce qu'il détruit, mais parce qu'il conduit à la perfection. Dans son commentaire du Psaume 45 , il affirme explicitement que l'expression « pour la fin » doit être comprise comme se rapportant au Christ.
«Pour la fin», cette expression doit toujours s'appliquer à Jésus-Christ, «qui est la fin de la ce loi pour justifier ceux qui croiront ». Saint Augustin, discours sur le psaume XLV, 1.
4. Jérôme : un retour à l'hébreu qui change la traduction
La comparaison avec saint Jérôme apporte néanmoins une nuance importante. En effet, Jérôme a réalisé deux travaux distincts sur le Psautier : le Psautier gallican (Psalterium Gallicanum), une révision du texte latin à partir de la Septante grecque, et le Psautier selon les Hébreux (Psalterium iuxta Hebraeos), une traduction directement réalisée à partir du texte hébreu.
Dans le Psautier gallican, Jérôme conserve l'expression latine in finem, « pour la fin », conformément à la tradition grecque. En revanche, dans son Psalterium iuxta Hebraeos, il emploie le terme victori, « au vainqueur » (Psaume 4). Ce choix pourrait refléter une autre association sémantique de la racine hébraïque נצח (n-ts-ḥ), liée à la victoire ou à la prééminence.
Nous rencontrons ainsi trois interprétations distinctes d'une même expression : « au chef de chœur », traduction généralement retenue aujourd'hui à partir de l'hébreu ; « pour la fin », dans la Septante et le Psautier gallican ; et « au vainqueur », dans la traduction hébraïque de Jérôme. Cette diversité illustre les difficultés rencontrées par les traducteurs anciens face à certaines indications liturgiques dont le sens précis pouvait déjà être incertain.
5. Quelle valeur donner à l'interprétation christologique ?
Il faut donc distinguer le sens philologique du texte hébreu, les choix des traducteurs grecs et l'interprétation théologique de saint Augustin. Rien ne permet d'affirmer que lamnatseaḥ désignait originellement le Christ, ni que les traducteurs de la Septante cherchaient nécessairement à annoncer la fin des temps. En revanche, il est historiquement établi qu'Augustin a interprété cette expression à la lumière de Romains 10,4. Sa lecture repose sur une conviction centrale de l'herméneutique chrétienne : les Écritures trouvent leur accomplissement dans le Christ.
Puis il leur dit: « C’est là ce que je vous disais, étant encore avec vous, qu’il fallait que tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes s’accomplît. »
Conclusion
Cette histoire illustre la richesse, mais aussi la complexité, de l'interprétation biblique. Une expression probablement destinée à un responsable musical a été traduite en grec par une formule susceptible d'une lecture eschatologique, avant de devenir chez Augustin une clé d'interprétation christologique. Elle rappelle surtout qu'il est nécessaire de distinguer ce qu'un texte signifiait probablement à l'origine de ce qu'il a signifié pour ses lecteurs au cours de l'histoire.
