Une porte et un chameau ?
Je vous le dis encore une fois, il est plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est à un riche d’entrer dans le royaume des cieux. »
Il est plus aisé à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
Il est, en effet, plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
Pour expliquer cette parole étonnante, une histoire est régulièrement racontée : il aurait existé à Jérusalem une petite porte appelée « l’œil de l’aiguille ». Trop étroite pour laisser passer normalement un chameau chargé, elle aurait obligé son propriétaire à retirer les marchandises de l’animal et à le faire se baisser pour franchir l’ouverture.
L’interprétation est séduisante et donne immédiatement un sens spirituel à l’image : comme le chameau doit abandonner son chargement et s’abaisser, le riche doit se détacher de ses biens et s’humilier devant Dieu. Mais cette « porte de l’aiguille » a-t-elle réellement existé au temps de Jésus ? Plusieurs indices permettent de mener l’enquête.
Une porte absente de Néhémie
Le livre de Néhémie décrit assez précisément les murailles de Jérusalem et mentionne de nombreuses portes, traditionnellement au nombre de douze. Pourtant, aucune « porte de l’Aiguille » n’y apparaît.
Cet argument reste limité : plusieurs siècles séparent Néhémie de Jésus et la ville a beaucoup changé entre-temps. Ce silence ne prouve donc rien à lui seul, mais constitue un premier indice qui demande confirmation.
Et Eliasub le grand prêtre se leva avec ses frères les prêtres, et ils édifièrent la porte Probatique ; eux-mêmes la sanctifièrent, et ils mirent ses battants ; ils sanctifièrent aussi la tour de Cent, et la tour d’Anamehel.
Le texte grec pose problème
Matthieu parle d’un chameau passant διὰ τρυπήματος ῥαφίδος (dia trypêmatos rhaphidos), littéralement « à travers un trou d’aiguille » : τρύπημα désigne un trou ou une perforation et ῥαφίς une aiguille. Aucun mot signifiant « porte » n’apparaît. De plus, l’expression est sans article défini : Matthieu ne parle donc pas naturellement du « Trou de l’Aiguille » comme d’un lieu connu. Ce dernier argument n’est pas décisif à lui seul, puisque le grec peut omettre l’article, mais il ne fournit aucun indice en faveur d’un nom propre.
La comparaison des trois Évangiles est encore plus significative. Matthieu emploie τρύπημα, Marc τρυμαλιά et Luc τρῆμα pour le « trou » ; Luc utilise même βελόνη au lieu de ῥαφίς (rhaphis) pour « aiguille ». Cette variété de vocabulaire s’explique très naturellement s’ils transmettent une même image, mais beaucoup moins bien s’ils citent le nom propre d’une porte.
Un silence de plusieurs siècles
L’argument historique est plus embarrassant : aucune source antique connue, juive, gréco-romaine ou chrétienne, ne mentionne une porte de Jérusalem appelée « l’œil de l’aiguille », et aucune découverte archéologique ne l’atteste. Les Pères de l’Église qui commentent ce passage, comme Jean Chrysostome ou Augustin, n’en parlent pas non plus.
L’étude d’Agnieszka Ziemińska (New Testament Studies, 2022) montre qu’il faut attendre le Moyen Âge pour voir apparaître clairement cette tradition. La première attestation connue de la porte apparaît dans une glose attribuée à Anselme de Cantorbéry (XIe-XIIe siècle), reprise ensuite par Thomas d’Aquin. Nous sommes alors environ mille ans après Jésus.
Les cartes ou récits plus tardifs mentionnant une telle porte témoignent donc de l’existence de la tradition à leur époque, mais pas de celle d’une « porte de l’aiguille » au temps de Jésus.
Une explication déjà rejetée par l’abbé Fillion
Cette critique n’est pas récente. L’abbé Louis-Claude Fillion (1843-1927), exégète catholique, rejetait déjà cette interprétation dans son commentaire de Matthieu 19,24 :
« Il aurait existé à Jérusalem une porte très basse et très étroite […] nommée à cause de sa petitesse “le trou d’aiguille” […] Mais aucun interprète sensé ne voudrait aujourd’hui recourir à de pareilles tentatives pour corriger la parole du divin Maître. »
Fillion considérait donc déjà cette explication comme artificielle : il n’était pas nécessaire d’inventer une particularité architecturale pour atténuer la force de l’image employée par Jésus.
Augustin : difficile ou impossible ?
Saint Augustin insiste justement sur cette distinction :
« Tout ce qui est impossible est difficile, mais tout ce qui est difficile n’est pas impossible. »
Pour lui, l’image du chameau va bien jusqu’à l’impossibilité : « Un chameau qui passe par le chas d’une aiguille ! S’il avait dit un moucheron, cela aurait été impossible. » Il ne connaît ici ni petite porte, ni chameau déchargé : le passage est impossible, ce qui explique la question des disciples et la réponse de Jésus :
En entendant ces paroles, les disciples étaient fort étonnés, et ils dirent: « Qui peut donc être sauvé? »
Jésus les regarda et leur dit: « Cela est impossible aux hommes; mais tout est possible à Dieu. »
Augustin précise néanmoins que la pauvreté ne sauve pas automatiquement : un pauvre orgueilleux peut être surpassé par un riche humble et pieux.
Alors, cette porte a-t-elle existé ?
Pris séparément, aucun de ces arguments n’est décisif. Mais leur accumulation est difficile à contourner : aucune source antique ni preuve archéologique ne mentionne cette porte, le grec parle naturellement du trou d’une aiguille, les Pères de l’Église ignorent cette interprétation et la tradition n’apparaît clairement qu’au Moyen Âge.
On ne peut pas prouver qu’aucune petite ouverture de ce genre n’a jamais existé à Jérusalem. En revanche, rien ne permet d’affirmer que Jésus faisait référence à une porte appelée « l’œil de l’aiguille ». Le contexte indique même le contraire : le chameau ne doit justement pas pouvoir passer, puisque Jésus conclut : « Aux hommes cela est impossible, mais à Dieu tout est possible. »
Κάμιλος : « chameau » ou « grosse corde » ?
Une autre explication populaire de Matthieu 19,24 affirme que Jésus ne parlait peut-être pas d’un chameau, κάμηλος (kámêlos), mais d’une grosse corde, κάμιλος (kámilos). La différence ne tient qu’à une lettre. L’hypothèse paraît séduisante. Mais que montrent réellement les sources ?
Que disent les manuscrits ?
Il faut commencer par les témoins du texte évangélique. Les principaux manuscrits grecs anciens de Matthieu 19,24 transmettent κάμηλον, « chameau », et non κάμιλον, « corde ».
La variante κάμιλον existe dans la tradition manuscrite, mais elle apparaît dans des témoins beaucoup plus tardifs. Elle ne permet donc pas de montrer que « corde » constituait la forme primitive du passage. D’autant plus qu’avec l’iotacisme, η et ι avaient fini par se prononcer de manière identique, ce qui favorisait naturellement les variations orthographiques.
Trouve-t-on alors κάμιλος « corde » dans la littérature antique?
Si κάμιλος était un terme grec ordinaire signifiant « grosse corde » ou « câble », on pourrait s’attendre à le rencontrer indépendamment des Évangiles, par exemple chez des auteurs parlant de navigation.
Or c’est précisément ce qui manque. Nous ne possédons pas d’emploi littéraire antique clair et indépendant de κάμιλος avec le sens de « grosse corde ». Aucun auteur de la littérature grecque n'utilise ce mot. Les dictionnaires modernes donnent ce sens, mais les attestations antiques permettant de le documenter sont remarquablement absentes.
Une graphie κάμιλος… pour des chameaux
La situation devient encore plus intéressante avec un sermon transmis sous le nom de Grégoire de Nysse. Rébecca y abreuve les καμίλους de son prétendant.
Le contexte impose évidemment le sens de « chameaux ». La graphie avec ι ne signifie donc pas nécessairement « corde » : elle pouvait aussi représenter κάμηλος, « chameau ». L’attribution de ce sermon à Grégoire doit néanmoins être considérée avec prudence.
La corde apparaît chez Cyrille ?
Au Ve siècle apparaît enfin une interprétation explicite par la corde. Des fragments transmis sous le nom de Cyrille d’Alexandrie expliquent :
κάμηλον δὲ ἐνταῦθά φησιν οὐ τὸ ζῷον τὸ ἀχθοφόρον, ἀλλὰ τὸ παχὺ σχοινίον
« Il ne s’agit pas ici de l’animal de bât, mais de la corde épaisse. »
Mais deux difficultés subsistent. Ces fragments sont notamment transmis par des chaînes exégétiques postérieures, ce qui impose une certaine prudence sur leur attribution. Et surtout, le texte écrit lui-même κάμηλον avec η, non κάμιλον avec ι.
Cyrille constitue donc un témoignage important pour l’ancienneté de l’interprétation « corde », mais pas une attestation littéraire indépendante de κάμιλος comme nom commun signifiant « corde ».
Ce texte pose en réalité plus de questions, puisque κάμηλον n'est pas répertorié, dans d'autres textes, comme désignant une corde. De plus cette interprétation date de Ve siècle ce qui est tardif.
La Souda
Il faut arriver à la Souda, au Xe siècle, pour trouver une définition lexicographique parfaitement explicite :
Κάμιλος δὲ τὸ παχὺ σχοινίον.
« Kámilos : la grosse corde. »
Cette fois, κάμιλος avec ι désigne sans ambiguïté une grosse corde. Mais nous sommes près de mille ans après la rédaction des Évangiles.
Le soupçon du LSJ et du BDAG
C’est précisément cette histoire étrange du mot qui avait conduit Liddell et Scott à envisager une explication beaucoup plus radicale.
Après avoir donné à κάμιλος le sens de « corde », le LSJ ajoute :
«Perh. coined as an emendation of the phrase […] Ev.Matt. 19.24. »
Autrement dit :
« Peut-être inventé comme correction de la phrase […] de Matthieu 19,24. »
Le LSJ envisage donc lui-même que κάμιλος « corde » ne soit pas un ancien terme maritime à l’origine de la parole évangélique, mais au contraire une création née de la volonté d’expliquer ou de corriger cette parole. Ce qui explique l'interprétation en apax de Cyrille d'Alexandrie. Cette possibilité est cohérente avec l’extrême rareté du mot et avec le caractère essentiellement lexicographique de ses attestations.
Conclusion
L’ordre des témoignages est finalement révélateur. Les anciens manuscrits de Matthieu donnent κάμηλος, « chameau ». Nous ne trouvons pas parallèlement dans la littérature antique un usage indépendant et incontestable de κάμιλος = « câble ». Une graphie en ι peut même représenter un chameau.
Ce n’est qu’au Ve siècle que nous rencontrons clairement l’interprétation de l’image évangélique par une « grosse corde », dans des fragments attribués à Cyrille dont la transmission exige néanmoins de la prudence. Puis, au Xe siècle, la Souda définit sans ambiguïté κάμιλος comme « grosse corde ».
On peut donc émettre l'hypothèse que ce mot est une invention pour corriger ou atténuer le sens des paroles de Jésus, comme l'a fait le LSJ ou le BDAG, mais cela reste une hypothèse, pas un fait.
En revanche, renverser l’argument et prétendre que Matthieu aurait originellement parlé d’un κάμιλος, “câble”, n'est pas soutenu par les sources. Les témoins manuscrits anciens donnent le chameau, l’emploi littéraire antique de κάμιλος « corde » fait défaut, et les attestations explicites du sens apparaissent dans une tradition exégétique puis lexicographique postérieure.
La proposition du LSJ prend alors tout son poids : plutôt que d’expliquer le κάμηλος des Évangiles par un ancien κάμιλος « câble », il est possible que ce soit précisément le κάμηλος des Évangiles qui ait donné naissance à κάμιλος « câble ».
