1Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος, καὶ ὁ λόγος ἦν πρὸς τὸν θεόν, καὶ θεὸς ἦν ὁ λόγος.

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.

Jean 1, 1 · NT

Ces premiers mots de l’Évangile de Jean sont parmi les plus connus du Nouveau Testament. Pourtant, ils soulèvent une question importante : pourquoi Jésus est-il appelé « le Verbe » ? Derrière cette expression se trouve le mot grec logos (λόγος), dont l’histoire remonte bien avant le christianisme. Employé dans la langue courante, la philosophie grecque et les Écritures juives, ce terme a progressivement acquis des significations qui permettent de mieux comprendre son utilisation par Jean.

Logos : de la parole au discours

Avant de devenir un terme important de la philosophie et de la théologie, le mot grec logos (λόγος) appartient au langage courant. Issu du verbe lego, qui signifie « dire » ou « parler », il peut désigner une parole, un discours, un récit, une explication ou encore un raisonnement. Cette diversité de sens se retrouve dans le Nouveau Testament, où logos ne désigne pas toujours le Verbe divin.

Dans son sens le plus simple, logos désigne une parole prononcée. Jésus déclare :

35ὁ οὐρανὸς καὶ ἡ γῆ παρελεύσεται, οἱ δὲ λόγοι μου οὐ μὴ παρέλθωσιν.

Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.

Matthieu 24, 35 · NT

Le mot grec employé est logoi, le pluriel de logos.

Il peut également désigner un enseignement ou un discours, comme lorsque Paul prolonge sa prédication jusqu'à minuit. Le logos représente alors une parole développée, destinée à transmettre un message ou une pensée.

7Ἐν δὲ τῇ μιᾷ τῶν σαββάτων συνηγμένων ἡμῶν κλάσαι ἄρτον ὁ Παῦλος διελέγετο αὐτοῖς, μέλλων ἐξιέναι τῇ ἐπαύριον, παρέτεινέν τε τὸν λόγον μέχρι μεσονυκτίου.

Le premier jour de la semaine, comme nous étions assemblés pour la fraction du pain, Paul, qui devait partir le lendemain, s’entretint avec les disciples, et prolongea son discours jusqu’à minuit.

Actes 20, 7 · NT

Le terme peut aussi désigner un récit écrit. Luc commence les Actes des Apôtres en évoquant son « premier livre », où le mot grec employé est logos, au sens d'un exposé.

1Τὸν μὲν πρῶτον λόγον ἐποιησάμην περὶ πάντων, ὦ Θεόφιλε, ὧν ἤρξατο ὁ Ἰησοῦς ποιεῖν τε καὶ διδάσκειν

Dans mon premier récit, Théophile, j’ai raconté tout ce que Jésus a commencé à faire et à enseigner,

Actes 1, 1 · NT

Le logos peut également se rapprocher de la notion de règle ou de loi, lorsqu'il désigne une parole faisant autorité ou un principe rationnel, même si le mot grec habituel pour « loi » reste nomos (νόμος). On peut notamment penser au Décalogue, dont le nom vient du grec deka (dix) et logoi (paroles). Les « dix commandements » sont ainsi littéralement les « dix paroles ». Cela montre comment une parole peut aussi prendre la forme d'un commandement ou d'une règle à suivre.

28καὶ ἦν ἐκεῖ Μωυσῆς ἐναντίον κυρίου τεσσαράκοντα ἡμέρας καὶ τεσσαράκοντα νύκτας ἄρτον οὖκ ἔφαγεν καὶ ὕδωρ οὐκ ἔπιεν καὶ ἔγραψεν τὰ ῥήματα ταῦτα ἐπὶ τῶν πλακῶν τῆς διαθήκης τοὺς δέκα λόγους

Et Moïse était là devant le Seigneur quarante jours et quarante nuits ; il ne mangea pas de pain, il ne but point d’eau ; et il grava sur les tables les commandements de l’alliance : le Décalogue.

Exode 34, 28 · LXX

Ainsi, le logos ne se limite pas aux mots prononcés : il peut exprimer un discours, une pensée, une explication ou une parole porteuse d'autorité. Cette richesse de significations explique pourquoi les philosophes grecs ont progressivement utilisé ce terme pour désigner non seulement la parole humaine, mais aussi la raison qui permet de comprendre l'ordre du monde.

Logos : entre parole et raison

Mais le logos ne se limite pas à la parole ou au discours : il peut également désigner la raison qui permet de comprendre et d'expliquer les choses. C'est cette dimension que les philosophes grecs vont particulièrement développer. Héraclite d'Éphèse, philosophe des VIe et Ve siècles avant Jésus-Christ, considère que les transformations du monde obéissent à un ordre commun que les hommes ne comprennent pas toujours. Il écrit :

Aussi faut-il suivre le logos commun ; mais quoiqu'il soit commun à tous, la plupart vivent comme s'ils avaient une intelligence à eux. (fragment d'Héraclite, Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens, VII, 133).

Le logos désigne ici davantage qu'un simple discours : il renvoie à une intelligibilité commune qui dépasse les opinions individuelles, une forme de raison permettant de comprendre l'ordre du monde.

Quelques siècles plus tard, les stoïciens développeront cette idée en présentant le logos comme la raison qui organise l'univers. Le monde n'est pas, selon eux, un ensemble chaotique d'événements, mais une réalité ordonnée par un principe rationnel. Le logos devient ainsi une manière de penser la cohérence du cosmos, sans être pour autant une personne divine incarnée comme dans l'Évangile de Jean.

Cette dimension rationnelle du logos se retrouve également dans le Nouveau Testament.

15κύριον δὲ τὸν Χριστὸν ἁγιάσατε ἐν ταῖς καρδίαις ὑμῶν, ἕτοιμοι ἀεὶ πρὸς ἀπολογίαν παντὶ τῷ αἰτοῦντι ὑμᾶς λόγον περὶ τῆς ἐν ὑμῖν ἐλπίδος,

mais sanctifiez dans vos cœurs le Seigneur, le Christ, étant toujours prêts à répondre mais avec douceur et respect, à quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous;

1 Pierre 3, 15 · NT

Le mot traduit ici par « raison » est logos. Il ne désigne plus simplement une parole prononcée, mais une explication réfléchie, capable de justifier une conviction. On retrouve ainsi le lien entre la parole et la raison : le logos permet non seulement d'exprimer une pensée, mais aussi d'en rendre compte de manière intelligible. Cet usage rejoint, sans s'y confondre, la réflexion des philosophes grecs sur le logos comme principe rationnel.

La parole de Dieu dans les Écritures

Dans la Bible, la parole de Dieu possède une dimension particulière : elle ne se contente pas de communiquer une information, elle agit. Dès le récit de la création, Dieu fait exister les choses par sa parole.

3καὶ εἶπεν ὁ θεός γενηθήτω φῶς καὶ ἐγένετο φῶς

Et Dieu dit : Soit la lumière, et la lumière fut.

Genèse 1, 3 · LXX

Cette idée se retrouve dans les Psaumes.

6τῷ λόγῳ τοῦ κυρίου οἱ οὐρανοὶ ἐστερεώθησαν καὶ τῷ πνεύματι τοῦ στόματος αὐτοῦ πᾶσα ἡ δύναμις αὐτῶν

Les cieux se sont affermis à la parole du Seigneur, et toute leur vertu au souffle de sa bouche .

Psaumes 32, 6 · LXX

Le terme hébreu utilisé pour désigner la parole est notamment dabar (דָּבָר). Dans la traduction grecque des Écritures, appelée la Septante, il est fréquemment rendu par logos. Bien avant Jean, les lecteurs de la Bible grecque connaissaient donc déjà le logos comme la parole par laquelle Dieu crée et intervient dans le monde.

Contrairement à la parole humaine, qui peut rester sans conséquence, celle de Dieu accomplit ce qu'il décide. Cependant, ces textes ne présentent pas encore explicitement cette parole comme une personne distincte de Dieu.

Le Logos divin dans la littérature de Sagesse

Dans les livres sapientiaux de l'Ancien Testament, la parole de Dieu prend une dimension particulière. Elle n'est plus seulement présentée comme une parole créatrice ou un commandement, mais peut être décrite comme une réalité agissante, envoyée par Dieu dans le monde. Le livre de la Sagesse en donne un exemple particulièrement frappant :

15ὁ παντοδύναμός σου λόγος ἀπ᾿ οὐρανῶν ἐκ θρόνων βασιλείων ἀπότομος πολεμιστὴς εἰς μέσον τῆς ὀλεθρίας ἥλατο γῆς ξίφος ὀξὺ τὴν ἀνυπόκριτον ἐπιταγήν σου φέρων

Quand la parole du Tout-Puissant, adversaire sans pitié, jaillit du trône royal des cieux au milieu de cette terre perdue.

Sagesse 18, 15 · LXX

Le mot grec traduit par « Parole » est ici logos. Le texte évoque le jugement de Dieu sur l'Égypte, mais il présente sa Parole comme un agent qui descend du ciel pour accomplir sa volonté. Cette personnification est importante : le logos n'est plus simplement une parole prononcée, il est décrit comme intervenant dans l'histoire. Cela ne signifie pas encore qu'il soit considéré comme une personne distincte de Dieu, mais le langage employé prépare certains rapprochements avec le prologue de Jean.

Cette représentation rejoint celle de la Sagesse divine, appelée sophia (σοφία) en grec. Dans les Proverbes, la Sagesse est présentée comme présente auprès de Dieu avant la création.

22κύριος ἔκτισέν με ἀρχὴν ὁδῶν αὐτοῦ εἰς ἔργα αὐτοῦ 23πρὸ τοῦ αἰῶνος ἐθεμελίωσέν με ἐν ἀρχῇ

Le Seigneur m’a créée au commencement de ses voies, pour faire ses œuvres.

Il m’a établie avant le temps, au commencement, avant de créer la terre,

Proverbes 8, 22-23 · LXX

Ce passage a d’ailleurs fait couler beaucoup d’encre. Dans Proverbes 8,22, la Sagesse déclare : « Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies. » Le verbe hébreu קָנָה (qanah) peut se traduire par « posséder » ou « acquérir », tandis que la Septante emploie le verbe grec κτίζω (ktizo) : « Le Seigneur m’a créée » (Κύριος ἔκτισέν με). On pourrait également s’interroger sur le choix de κτίζω plutôt que de ποιέω (poieo), deux verbes pouvant exprimer l’idée de création ou de production, mais avec des nuances différentes. Cette question a notamment joué un rôle dans les débats christologiques des premiers siècles, mais elle dépasse le sujet de cet article.

Le livre de la Sagesse la décrit également en Sagesse 7,26.

26ἀπαύγασμα γάρ ἐστιν φωτὸς ἀϊδίου καὶ ἔσοπτρον ἀκηλίδωτον τῆς τοῦ θεοῦ ἐνεργείας καὶ εἰκὼν τῆς ἀγαθότητος αὐτοῦ

C’est la splendeur de la lumière éternelle, le miroir sans tache de la puissance de Dieu, et l’image de sa bonté.

Sagesse 7, 26 · LXX

La Sophia et le Logos sont donc deux termes différents, mais leurs descriptions se rejoignent : tous deux sont associés à l'action divine, à la manifestation de Dieu et à son rapport avec le monde.

Un autre passage montre l'étroite relation entre ces deux notions

1θεὲ πατέρων καὶ κύριε τοῦ ἐλέους ὁ ποιήσας τὰ πάντα ἐν λόγῳ σου 2καὶ τῇ σοφίᾳ σου κατασκευάσας ἄνθρωπον ἵνα δεσπόζῃ τῶν ὑπὸ σοῦ γενομένων κτισμάτων

Dieu de mes pères, Seigneur miséricordieux, qui par votre Parole avez créé toutes choses ;

Qui en votre Sagesse avez formé l’homme, pour qu’il régnât sur toutes les créatures ;

Sagesse 9, 1-2 · LXX

Le texte rapproche explicitement le logos, par lequel Dieu crée l'univers, et la sophia, par laquelle il forme l'homme. Il ne les identifie pas directement, mais leur attribue des fonctions complémentaires dans l'œuvre créatrice.

Ces textes montrent que, dans le judaïsme hellénistique, le logos pouvait déjà être présenté comme une manifestation active de Dieu, étroitement associée à sa Sagesse.

Philon d'Alexandrie : le Logos comme image de Dieu

Philon d'Alexandrie, philosophe juif ayant vécu approximativement entre 20 avant Jésus-Christ et 50 après Jésus-Christ, occupe une place importante dans l'histoire de cette notion. Profondément attaché aux Écritures juives, il cherche à les interpréter à travers les catégories de la philosophie grecque, notamment celles du platonisme et du stoïcisme. Pour lui, Dieu est transcendant, au-delà du monde matériel, mais il demeure également le créateur et celui qui gouverne l'univers. Le Logos lui permet de réfléchir à la manière dont Dieu agit dans le monde sans cesser de le transcender.

Chez Philon, le Logos est notamment présenté comme l'image de Dieu, le modèle intelligible de la création et un médiateur de l'action divine. Dans son traité De la confusion des langues, il écrit :

Et même s'il n'y a encore personne qui soit digne d'être appelé fils de Dieu, qu'il s'efforce néanmoins d'être orné selon son Verbe premier-né. (De confusione linguarum, §146).

Il ajoute ensuite :

« l'image de Dieu est sa parole la plus ancienne » (De confusione linguarum, §147).

Ces expressions sont particulièrement intéressantes lorsqu'on les rapproche du Nouveau Testament. Paul écrit au sujet du Christ :

15ὅς ἐστιν εἰκὼν τοῦ θεοῦ τοῦ ἀοράτου, πρωτότοκος πάσης κτίσεως,

Il est l’image du Dieu invisible, né avant toute créature;

Colossiens 1, 15 · NT

La proximité du vocabulaire est remarquable, même si elle ne suffit pas à démontrer une influence directe de Philon sur les auteurs chrétiens.

Il faut également souligner une différence fondamentale : Philon ne présente pas le Logos comme un homme ayant vécu dans l'histoire. Son Logos peut être décrit avec un langage personnel, mais il demeure lié à sa réflexion sur la raison divine, la création et la médiation entre Dieu et le monde. Il n'est donc pas encore le Verbe incarné de Jean. Philon montre néanmoins qu'au Ier siècle, le judaïsme de langue grecque possédait déjà une réflexion élaborée sur le Logos divin.

Le Logos dans l'Évangile de Jean

C'est dans ce contexte que les premiers mots de l'Évangile de Jean prennent toute leur profondeur :

1Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος, καὶ ὁ λόγος ἦν πρὸς τὸν θεόν, καὶ θεὸς ἦν ὁ λόγος.

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.

Jean 1, 1 · NT

Le texte grec emploie bien le terme logos. L'expression « Au commencement » rappelle immédiatement la Genèse, mais Jean introduit une différence essentielle : au commencement, le Logos existait déjà. Il n'est donc pas présenté comme une créature apparaissant avec le monde, mais comme une réalité préexistante.

Jean affirme ensuite que le Logos était « avec Dieu », exprimant une relation auprès de lui, puis que « le Logos était Dieu ». Il associe ainsi la distinction entre le Logos et Dieu à l'affirmation de sa divinité. Le verset suivant précise son rôle dans la création.

3πάντα δι’ αὐτοῦ ἐγένετο, καὶ χωρὶς αὐτοῦ ἐγένετο οὐδὲ ἕν. ὃ γέγονεν

Tout par lui a été fait, et sans lui n’a été fait rien de ce qui existe.

Jean 1, 3 · NT

Nous retrouvons ici la parole créatrice de la Genèse, mais également les représentations de la Sagesse présente auprès de Dieu avant la création.

Jean poursuit en associant le Logos à la vie et à la lumière :

4ἐν αὐτῷ ζωὴ ἦν, καὶ ἡ ζωὴ ἦν τὸ φῶς τῶν ἀνθρώπων·

En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.

Jean 1, 4 · NT

Ces thèmes rappellent notamment le livre de la Sagesse, où celle-ci est appelée « le reflet de la lumière éternelle ». Mais l'évangéliste va plus loin lorsqu'il écrit :

14Καὶ ὁ λόγος σὰρξ ἐγένετο καὶ ἐσκήνωσεν ἐν ἡμῖν, καὶ ἐθεασάμεθα τὴν δόξαν αὐτοῦ, δόξαν ὡς μονογενοῦς παρὰ πατρός, πλήρης χάριτος καὶ ἀληθείας·

Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, (et nous avons vu sa gloire, gloire comme celle qu’un fils unique tient de son Père) tout plein de grâce et de vérité.

Jean 1, 14 · NT

L'expression est particulièrement directe : « Et le Logos s'est fait chair ». C'est ici que se trouve la singularité de Jean. Le Logos n'est plus seulement la parole par laquelle Dieu crée, la raison qui ordonne le monde ou une figure de médiation divine. Il est celui qui entre dans la condition humaine. Jean ne parle pas simplement d'une apparition ou d'une manifestation symbolique, mais d'une véritable incarnation. Ce Logos éternel, qui était auprès de Dieu et par qui toutes choses ont été faites, est identifié à Jésus-Christ.

L'évangéliste précise également que le Logos « a habité parmi nous ». Le verbe grec employé, σκηνόω (skenoo), évoque l'idée de dresser sa tente. Cette formulation rappelle la présence de Dieu au milieu d'Israël dans le Tabernacle. Chez Jean, la présence divine se manifeste désormais dans la personne de Jésus.

Pourquoi traduire Logos par « Verbe » ?

Si le mot grec logos signifie notamment « parole »,« raison », « discours », pourquoi la tradition chrétienne française utilise-t-elle si souvent le terme « Verbe » ? Cette traduction vient du latin verbum, qui désigne un mot ou une parole. Le latin possédait d'autres termes possibles, comme ratio, pour la raison, ou sermo, pour le discours. Mais dans la tradition latine qui s'est imposée, notamment avec la Vulgate, c'est Verbum qui fut retenu pour traduire le Logos de Jean.

Le texte latin commence ainsi :

In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum. (Jean 1,1, Vulgate).

Il est important de préciser que verbum ne signifie pas, à l'origine, « personne ». Dans le latin ordinaire, il désigne une parole ou un mot. Ce n'est donc pas le choix du terme latin qui rend le Logos personnel, mais bien le texte de Jean, qui le présente comme éternel, divin, créateur et finalement incarné en Jésus-Christ.

Au fil des siècles, « le Verbe » est devenu dans la théologie chrétienne un titre désignant spécifiquement le Fils de Dieu. Si ce terme peut sembler étrange au lecteur moderne, qui l'associe surtout à la grammaire, conserver un vocabulaire particulier pour désigner une réalité biblique n'est pas inhabituel. C'est notamment le cas du « baptême », issu du grec baptisma (βάπτισμα), qui évoque l'immersion, ou de l'« Église », issu de ekklesia (ἐκκλησία), qui signifie « assemblée ». Ces mots ont été conservés plutôt que systématiquement remplacés par leur sens courant, afin de désigner des réalités précises du christianisme.

La traduction « Parole », bien que plus naturelle, présente certaines ambiguïtés. Elle peut évoquer un concept abstrait, un simple discours ou une parole prononcée, alors que Jean désigne une personne divine. Elle peut également prêter à confusion avec l'expression « Parole de Dieu », aujourd'hui souvent employée pour désigner la Bible, tandis que le Logos de Jean est le Christ lui-même. Conserver « Verbe » permet ainsi de distinguer plus clairement la personne du Fils de Dieu de la parole divine comme message ou comme Écriture. Dans son emploi théologique, ce terme conserve également la richesse des significations du logos grec, notamment celles de parole et de raison, sans privilégier exclusivement l'une d'elles. Ainsi, « Verbe » possède l'avantage d'être un titre théologique précis, qui souligne l'identité personnelle et divine de celui qui s'est fait chair, tout en préservant les dimensions intellectuelles et rationnelles du logos.

Justin Martyr : le Verbe comme personne divine

Cette compréhension du Verbe comme une personne divine se retrouve dès le IIe siècle chez Justin Martyr (vers 100-165). Philosophe converti au christianisme, Justin identifie explicitement le Logos à Jésus-Christ. Dans sa Première Apologie, il écrit :

Le Christ est le premier né de Dieu, son Verbe, auquel tous les hommes participent : voilà ce que nous avons appris et ce que nous avons déclaré. (Première Apologie, 46, 2).

Le Logos n'est donc pas pour Justin une simple parole prononcée, mais le Christ lui-même, qui existait avant son incarnation.

Dans son Dialogue avec Tryphon, Justin développe cette idée en affirmant que Dieu a engendré avant toutes les créatures une puissance issue de lui-même,

Je vous prouverai, mes amis, par d'autres témoignages de l'Écriture, qu'avant toutes choses Dieu a engendré de lui-même dès le commencement une vertu, une intelligence que l'Esprit saint appelle la gloire du Seigneur, et désigne souvent par le nom de Fils, de Sagesse, de Dieu, de Seigneur, de Verbe; (Dialogue avec Tryphon, 61, 1).

Il utilise ensuite une comparaison pour expliquer cette génération :

Une flamme naît d'une autre, sans que la première en soit affaiblie ; la seconde existe et brille, sans diminuer celle à qui elle doit son existence et sa clarté. (Dialogue avec Tryphon, 61, 2).

Justin distingue ainsi le Logos du Père, tout en affirmant qu'il est engendré de lui sans le diminuer.

Justin développe également l'idée que tous les hommes peuvent participer partiellement au Logos par leur raison c'est ce qu'il nomme le σπερματικὸς λόγος (la semence du Verbe).

Ce n'est pas que la doctrine de Platon soit étrangère à celle du Christ, mais elle ne lui est pas en tout semblable, non plus que celle des autres, Stoïciens, poètes ou écrivains. Chacun d'eux en effet a vu du Verbe divin disséminé dans le monde ce qui était en rapport avec sa nature, et a pu exprimer ainsi une vérité partielle.(Seconde Apologie, 13, 2-3).

Il reconnaît ainsi que les philosophes grecs ont pu découvrir certaines vérités, mais distingue cette participation partielle de la pleine révélation du Logos dans le Christ.

Cette pensée confirme que, dès les premiers siècles, les chrétiens comprenaient le Logos de Jean comme une réalité personnelle et divine. Elle éclaire également l'intérêt de conserver le terme « Verbe » : sans être une traduction littérale de toutes les significations de logos, il permet de désigner clairement le Christ plutôt qu'une parole abstraite.

De la parole à la personne

L'histoire du mot logos montre toute la richesse d'un terme qui, dans la langue grecque, pouvait désigner aussi bien une parole qu'un discours, une explication ou la raison. Chez les philosophes, il a également servi à exprimer l'ordre rationnel du monde. Dans les Écritures juives, la parole de Dieu crée, agit et révèle sa volonté, tandis que la littérature de Sagesse lui attribue des fonctions qui rejoignent parfois celles de la Sagesse divine. Philon d'Alexandrie développe ensuite une réflexion sur le Logos comme image de Dieu et médiateur de son action.

C'est dans ce contexte que s'inscrit le prologue de Jean, avec une affirmation décisive : « Et le Verbe s'est fait chair » (Jean 1,14). Le Logos n'est pas simplement une parole prononcée, un principe philosophique ou une manière de décrire l'action divine. Il est celui qui était auprès de Dieu dès le commencement, par qui tout a été fait et qui est venu parmi les hommes. Cette compréhension personnelle du Logos se retrouve dès le IIe siècle chez Justin Martyr, qui identifie explicitement le Christ au Verbe divin.

On comprend ainsi pourquoi la tradition chrétienne a conservé le terme « Verbe ». Si « Parole » traduit plus naturellement le sens courant de logos, elle peut aussi évoquer une réalité abstraite ou prêter à confusion avec les Écritures, aujourd'hui couramment appelées « Parole de Dieu ». « Verbe », malgré son étrangeté pour le lecteur moderne, possède l'avantage de désigner distinctement la personne du Christ.

L'épître aux Hébreux résume cette révélation :

1Πολυμερῶς καὶ πολυτρόπως πάλαι ὁ θεὸς λαλήσας τοῖς πατράσιν ἐν τοῖς προφήταις 2ἐπ’ ἐσχάτου τῶν ἡμερῶν τούτων ἐλάλησεν ἡμῖν ἐν υἱῷ, ὃν ἔθηκεν κληρονόμον πάντων, δι’ οὗ καὶ ἐποίησεν τοὺς αἰῶνας·

Après avoir, à plusieurs reprises et en diverses manières, parlé autrefois à nos pères par les Prophètes,

Dieu, dans ces derniers temps, nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses, et par lequel il a aussi créé le monde.

Hébreux 1, 1-2 · NT

Toute la portée du prologue de Jean se trouve là : Dieu ne s'est pas seulement fait connaître par des paroles, mais par son Fils lui-même. Le Verbe n'est pas simplement ce que Dieu dit, mais celui par qui il crée, se révèle et vient à la rencontre des hommes : Jésus-Christ, le Verbe incarné.