Comprendre les monnaies du Nouveau Testament ne consiste pas simplement à les convertir en euros. Une telle conversion serait trompeuse, car les salaires et le pouvoir d’achat du Ier siècle étaient très différents des nôtres. Le meilleur point de comparaison est fourni par le texte lui-même : en Matthieu 20:2, un ouvrier agricole reçoit un denier pour une journée de travail. C'est aussi appuyé par une inscription à Pompéi (CIL IV 6877) qui dit en substance que le travail est rémunéré par un pain et un denier. On peut donc utiliser le denier comme étalon. Ce n'est pas absolu, peut être que cela était plus, ou moins, mais cela donne un ordre de grandeur.

Plus généralement, les équivalences proposées ici restent approximatives. Les monnaies mentionnées dans le Nouveau Testament appartiennent à différents systèmes monétaires, dont les valeurs pouvaient varier selon les régions et les époques. De plus, nos sources, bien que généralement proches du Ier siècle, concernent souvent la Méditerranée occidentale ou le système monétaire athénien. Il faut donc considérer ces conversions comme des ordres de grandeur plutôt que comme des équivalences absolues. Les variations restent néanmoins généralement assez limitées pour fournir une bonne échelle de comparaison et mieux saisir l’importance relative des sommes mentionnées dans les textes.

La plus petite monnaie mentionnée est le lepton. Dans le récit de la pauvre veuve, Marc précise que « deux lepta » valent « un quadrans ».

42καὶ ἐλθοῦσα μία χήρα πτωχὴ ἔβαλεν λεπτὰ δύο, ὅ ἐστιν κοδράντης.

Une pauvre veuve étant venue, elle y mit deux petites pièces, valant ensemble le quart d’un as.

Marc 12, 42 · NT

Le quadrans est une petite monnaie romaine qui vaut le quart d’un as, rapport également attesté par Varron (De lingua Latina V, 171–174).

Puis vient l’assarion, qui correspond à l’as romain. Pline l’Ancien indique qu’un denier vaut seize as (Histoire naturelle XXXIII, 45).

On obtient ainsi approximativement 1 lepton = 1/128 de denier, 1 quadrans = 1/64 de denier et 1 assarion = 1/16 de denier. Ces monnaies représentent donc des sommes extrêmement modestes. C’est ce qui donne toute sa force au don des deux lepta de la veuve : sa contribution est presque insignifiante économiquement, mais immense par rapport à ce qu’elle possède.

Le denier est la monnaie de référence des Évangiles. Puisqu’il représente approximativement une journée de salaire en Matthieu 20:2, les sommes exprimées en deniers deviennent immédiatement plus parlantes. Les 200 deniers évoqués pour nourrir la foule en Marc 6,37 représentent environ deux cents journées de travail.

37ὁ δὲ ἀποκριθεὶς εἶπεν αὐτοῖς· Δότε αὐτοῖς ὑμεῖς φαγεῖν. καὶ λέγουσιν αὐτῷ· Ἀπελθόντες ἀγοράσωμεν δηναρίων διακοσίων ἄρτους καὶ δώσομεν αὐτοῖς φαγεῖν;

Il leur répondit: « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Et ils lui dirent: « Irons-nous donc acheter pour deux cents deniers de pain, afin de leur donner à manger? »

Marc 6, 37 · NT

Les 300 deniers auxquels est évalué le parfum en Marc 14:5 et Jean 12:5 correspondent à environ trois cents journées de salaire. Le parfum versé sur Jésus représente donc une dépense considérable.

5ἠδύνατο γὰρ τοῦτο τὸ μύρον πραθῆναι ἐπάνω δηναρίων τριακοσίων καὶ δοθῆναι τοῖς πτωχοῖς· καὶ ἐνεβριμῶντο αὐτῇ.

On aurait pu le vendre plus de trois cents deniers, et les donner aux pauvres. » Et ils se fâchaient contre elle.

Marc 14, 5 · NT

La drachme grecque peut être rapprochée approximativement du denier pour comprendre les ordres de grandeur du Nouveau Testament. Pline l'ancien nous dit notamment qu'une drachme pèse un denier (Histoire naturelle XXI, 185). C’est la monnaie de la parabole de la pièce perdue en Luc 15:8. Une drachme représente ainsi approximativement une journée de travail.

8Ἢ τίς γυνὴ δραχμὰς ἔχουσα δέκα, ἐὰν ἀπολέσῃ δραχμὴν μίαν, οὐχὶ ἅπτει λύχνον καὶ σαροῖ τὴν οἰκίαν καὶ ζητεῖ ἐπιμελῶς ἕως οὗ εὕρῃ;

Ou bien quelle est la femme qui, ayant dix drachmes, si elle en perd une, n’allume une lampe, ne balaie sa maison, et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle l’ait retrouvée?

Luc 15, 8 · NT

Le didrachme, comme son nom l’indique, vaut deux drachmes. Il apparaît en Matthieu 17:24 à propos de l’impôt du Temple.

24Ἐλθόντων δὲ αὐτῶν εἰς Καφαρναοὺμ προσῆλθον οἱ τὰ δίδραχμα λαμβάνοντες τῷ Πέτρῳ καὶ εἶπαν· Ὁ διδάσκαλος ὑμῶν οὐ τελεῖ τὰ δίδραχμα;

Lorsqu’ils furent de retour à Capharnaüm, ceux qui recueillaient les didrachmes s’approchèrent de Pierre et lui dirent: « Votre Maître ne paie-t-il pas les didrachmes? » —

Matthieu 17, 24 · NT

Cette équivalence explique également le statère de Matthieu 17:27. Jésus annonce à Pierre qu’il trouvera dans la bouche d’un poisson un statère qu’il donnera « pour moi et pour toi ». Un statère vaut ici quatre drachmes, soit deux didrachmes. La pièce permet donc exactement de payer les deux taxes. En prenant la journée de travail comme étalon, le didrachme représente environ deux journées de salaire et le statère environ quatre.

27ἵνα δὲ μὴ σκανδαλίσωμεν αὐτούς, πορευθεὶς εἰς θάλασσαν βάλε ἄγκιστρον καὶ τὸν ἀναβάντα πρῶτον ἰχθὺν ἆρον, καὶ ἀνοίξας τὸ στόμα αὐτοῦ εὑρήσεις στατῆρα· ἐκεῖνον λαβὼν δὸς αὐτοῖς ἀντὶ ἐμοῦ καὶ σοῦ.

Mais pour ne pas les scandaliser, va à la mer, jette l’hameçon, tire le premier poisson qui montera; puis, ouvrant sa bouche, tu y trouveras un statère. Prends-le et donne-le-leur pour moi et pour toi. »

Matthieu 17, 27 · NT

Avec la mine et le talent, nous ne parlons plus véritablement de petites pièces circulant dans la vie quotidienne, mais de grandes unités de compte. Dans le système attique traditionnel, une mine vaut 100 drachmes, rapport notamment attesté par Pollux (Onomasticon IX, 86). La mine de la parabole de Luc 19 représente donc approximativement cent journées de salaire.

Le talent atteint une tout autre dimension. Dans le système généralement retenu pour interpréter le Nouveau Testament , un talent vaut 60 mines, soit 6 000 drachmes. Cela est rapporté notamment par le Carmen de ponderibus et mensuris (v. 37-38) Il représente donc environ 6 000 journées de travail. Cette valeur permet de comprendre l’énormité volontaire de la dette mentionnée en Matthieu 18:24. Le serviteur doit 10 000 talents, soit l’équivalent théorique d’environ 60 millions de journées de salaire. Jésus choisit manifestement une somme impossible à rembourser afin de souligner l’immensité de la dette remise au serviteur.

24ἀρξαμένου δὲ αὐτοῦ συναίρειν προσηνέχθη αὐτῷ εἷς ὀφειλέτης μυρίων ταλάντων.

Le règlement des comptes étant commencé, on lui amena un homme qui lui devait dix mille talents.

Matthieu 18, 24 · NT

L’échelle générale peut ainsi être résumée simplement : lepton, quadrans, assarion, denier ou drachme, didrachme, statère, mine, talent. En prenant une journée de travail comme unité de comparaison, leurs valeurs approximatives sont respectivement 1/128, 1/64, 1/16, 1, 2, 4, 100 et 6 000 journées de salaire.

Cette échelle suffit à éclairer de nombreux passages. Les deux lepta de la veuve représentent presque rien matériellement, les trois cents deniers du parfum constituent une dépense considérable mais pas non plus irréalisable, une mine représente plusieurs mois de travail et un talent une véritable fortune. Quant aux dix mille talents de Matthieu 18, leur immensité est volontaire : la dette est tellement grande qu’elle devient humainement impossible à rembourser. C’est précisément cette perception des ordres de grandeur que la simple traduction des noms de monnaies ne permet plus toujours au lecteur moderne de saisir.